lundi 13 novembre 2017

Le serpent de Pétugue et le musicien






Je me suis plus d’une fois étonnée de la propension de l’américain à se réjouir de tout et à s’enthousiasmer pour un rien. Etant moi-même de la race des insatisfaits permanents et qui n’ont pas peur de le dire, je suis une fan de ce trait de caractère. 
L’esprit américain est ainsi fait. Il remercie Dieu et son fils en permanence et il est capable de trouver une raison de jubiler jusque dans la date du jour. 
Comme tout ça est reposant et agréable. Côtoyer des inconnus ou des amis qui voient en tout un signe favorable: chaque jour contient une promesse de bonheur. Peu importe par qui elle lui est envoyée. Athée, je ne rechigne pas devant la bonne humeur d’un Texan qui remercie Dieu pour une belle journée d’automne. 

Cette allégresse finit par être communicative et l’on se surprend à vouloir faire comme eux avec plus ou moins de succès. 
Il suffit de lire les commentaires sur les sites d’expats français pour qu’assez rapidement les observations se rassemblent unanimement sur les français de la métropole qui sont des geignards impénitents. Une sorte de point Godwin de l’expat: au plus la conversation est longue, au plus les chances de te faire traiter de râleurs de la métropole augmentent. Et finalement, le non râleur de l’étranger se met à râler contre les râleurs de France.


Toutefois, cet enthousiasme excessif m’incommodait au début surtout lorsque les profs de mon fils (il s’agit des mêmes dont j’ébauchais un début de profil dans mon dernier article) en faisaient preuve à outrance, glorifiant ses  moindres efforts à l’excès alors que je ne voyais que des cahiers dont la tenue aurait donné à n’importe quel instit français l’envie de se crever les yeux avec un feutre rouge. Et oui, mon fils découvrait avec enthousiasme que l’école américaine accorde beaucoup plus de valeur au fond qu’à la forme et que toute réussite est invariablement saluée par une salve d’adjectifs élogieux.
Tout cela dit sans sarcasme, je le souligne.

Aujourd’hui que nous voilà revenus, j’apprécie de vivre au pays de la galéjade, où sortir de chez soi est toujours amusant si on a l’oreille baladeuse. Critiques, moqueries ou constatations navrantes se font dans des envolées lyriques telles, qu’il est difficile de ne pas en rire. J’ai donc troqué l’optimisme forcené pour la malice mystificatrice.

En fait, la victime de mes griefs, parce qu’il y en a une, serait le professeur de trompette du conservatoire. Après m’avoir assuré que la France et les musiciens français qui ne sont pas lui sont des connards, a trouvé que le meilleur moyen de conquérir l’estime et le respect de mon fils, était de lui assener que son prof particulier texan était nul et qu’il nous avait volé sur le tarif horaire, surtout pour que mon fils ait un vibrato à chier. 
Tout ça après qu’il m’ait affirmé qu’il était « ceinture noire de karaté, que sa maison était immense mais qu’une maison immense dans une ville de cons où il est payé une misère ça servait à rien ». Et il m’a assuré qu’il allait « décamper au plus vite de ce pays pour aller vivre dans les Caraïbes parce que là-bas c’est la vraie vie et qu’il serait payé 20 000$ pour faire un concert de temps en temps à Miami et qu’il allait se barrer de ce pays de merde ». 

C’est après sa tirade que je me suis demandée combien de temps mon fils allait le supporter. Ça n’a pas fait un pli sur les chemises de l’individu,  tachées de gras, qui s’écartent au niveau des boutons pour nous laisser apercevoir son énorme estomac velu. Mon fils est revenu dégoûté et a rangé sa trompette depuis trois semaines et refuse de retourner dans le cours de cet odieux personnage à l’ego surdimensionné.


Est-ce un hasard si je repense à Pétugue et son serpent, ce « mostre »  (monstre) énorme qui grossissait au fil du discours, mais qui n’a jamais pris vie que dans les vantardises de ce bêta notoire. 






jeudi 19 octobre 2017

The Son





Je suis toujours ravie d’avoir des commentaires sur mes articles. Je trouve ça super gratifiant quand je constate que la personne qui a commenté n’est pas ma mère, j’ai l’impression de recevoir le Pulitzer.
C’est en lisant un commentaire concernant mes enfants dernièrement que j’ai repensé à la responsabilité qui pèse sur les épaules des parents en expatriation. 
Lorsque nous avons quitté la France, notre fils de 10 ans n’était pas motivé du tout et partait clairement à reculons. Il n’avait pas envie de quitter sa famille, ses copains, son école et le parc où il passait ses mercredis depuis ses 2 ans. 
Il s’est adapté malgré tout, d’abord parce qu’il est un enfant facile et gentil et aussi parce que les professeurs de sa nouvelle école étaient affectueux, compétents et compréhensifs. 
Sa prof de sciences a tout de suite conquis son coeur en lui montrant une bestiole morte, bouffée par les vers près de l’école, suivi d’un serpent à la piqûre mortelle lors d’un sortie scolaire. Ils étaient sur la même longueur d’ondes. 
La prof d’anglais nous a assuré que notre ainé était épatant tous les jours pendant six mois; la prof de maths quant à elle, associait pédagogie et jeux avec succès, bref, la vie était belle. 
Question amitié, notre fils a dès la rentrée été accueilli par un garçon jovial et joufflu qui lui parlait avec les mains, et dont l’oncle travaillait à l’entretien de l’école. Alors que l’année avançait, le gamin s’est montré de plus en plus lunatique et désagréable, jusqu’au jour où il a annoncé qu’il déménageait et a lâché sa bombe. « C’est mon oncle qui m’a demandé d’être copain avec toi au début de l’année, parce qu’il travaille à l’école, en fait, j’en ai jamais rien eu à faire de toi ».
Inutile de dire que la culpabilité parentale s’emballe grave. Non seulement, tu as envie de traiter un dix ans d’enfoiré mais en plus ton fils a le coeur brisé et tu en es responsable, indirectement.
C’est vrai que l’expatriation, c’était notre rêve et c’était surtout un choix ce n’était juste pas le sien. 
C’était notre rêve de montrer à nos enfants un nouveau pays et de partager avec eux de nouvelles richesses malgré l’appréhension, les efforts et les sacrifices.
Aujourd’hui, si on arrive à affronter la frustration du retour et les contrariétés quotidiennes inhérentes à l’impatriation, c’est grâce à tout ce que l’on a vécu là-bas.
Ils ont voyagé, beaucoup, ils ont rencontré des personnes de tous les milieux, des très riches qui se perdaient dans leur grande maison et des copains très pauvres qui mangeaient rien le weekend. Ils ont rencontré des ultra-conservateurs sympathiques, des progressistes hilarants. Ils ont goûté des plats nouveaux avec quelquefois des ingrédients étranges. Ils ont vu des amoureux de tous les âges et de tous les sexes se tenir par la main et parler d’amour. Ils savent que le champion du Texas de lutte féminine est un garçon. Ils ont vu des nanas s’exhiber à demi-nues à La Nouvelle-Orléans et des familles vivre dans des cartons à Los Angeles. Ils ont vu la mort au cimetière d’Arlington et l’Alamo, et ont visité Gettysburg.  Ils citent JFK et connaissent MLK. 
Ils mettent leur main sur le coeur quand ils chantent l’hymne américain et parlent anglais couramment. 

Mais ce qu’ils ont réellement appris pendant ces cinq ans, c’est accepter les autres et leurs différences parce qu’ils savent ce que c’est d’être celui qui est différent.

Après avoir été le "Frenchy" au Texas, il est "le Texan" en France.
Ouray, Colorado.


Quand on est parent, on fait du mieux que l’on peut même si ça n’est pas toujours très réussi. Je leur rappelle généralement que c’est du carburant pour leurs futures visites chez le psy, où ils pourront à loisir déblatérer sur leurs égoïstes parents qui les ont forcés à vivre cinq fantastiques années d’enfer texan.
Alors il est toujours amusant de recevoir des reproches et des conseils de personnes qui assises derrière leur écran, n’ont jamais vécues à l’étranger, n’ont pas d’enfant ou n’ont pas un sou de psychologie. 

Je crois que même si à cause de nous ils ont été stressés quelquefois, si ils ont eu peur, trop froid ou trop chaud, ça valait le coup et je repartirais à la minute, avec eux, là ou ailleurs, si ça se présentait à nouveau.


Le Grand Canyon, North Rim, Angels Window.

vendredi 6 octobre 2017

L'impatriation is a bitch (suite)




Comme tu le sais sans doute, je suis de retour dans la mère patrie. Et comme tu l’as sans doute compris, je n’étais pas vraiment pressée de rentrer. J’en profite pour dire à ceux qui sont allés trouver mes parents suite à mon article «  Sophie 2.0 » pour leur dire ( je cite) «  votre fille n’a pas l’air pressée de vous retrouver », de balayer devant leur porte, ils y trouveront peut-être ce que l’on appelle communément la bienveillance.

Comme bon nombre d’expats, j’ai découvert que l’on en apprend beaucoup sur soi dans le départ mais aussi dans le retour. C’est donc intentionnellement que je me suis effacée depuis quelques mois, attendant que ma colère et ma frustration baissent pour te relater l’aventure sans fin et sans joie qu’est l’impatriation pour moi.
J’ai entendu des récits de retours heureux et faciles. Admirative mais envieuse, je me nourris d’articles expliquant que le secret d’un retour réussi c’est de s’y préparer, et je me gausse. Un retour réussi, c’est un retour choisi. Point.

Quoiqu’il en soit, bel expat sur le retour, ne m’accuse pas de doucher ton enthousiasme, de toute façon, si je ne le fais pas quelqu’un d’autre s’en chargera. Sache que l’administration, où que tu te caches, saura toujours te débusquer pour te fournir ce dont tu as le plus besoin: un sas de dépression. 
Dans notre cas, c’est le Consulat qui s’est dévoué et nous a préparé avec joie et bonheur aux retrouvailles avec l’administration française.
Mais commençons par le commencement:

Très rapidement au printemps dernier, nous avons du planifier un voyage d’une semaine en France pour la première semaine de Mai pour permettre à Miss N. de passer des tests d’entrée en 6è internationale. 
Ce qui est fort pratique c’est qu’une école à vocation internationale demande à ses jeunes postulants de venir du bout du monde pour passer un test sur place. Sachant qu’à l’autre bout du monde, il y a des cours, des examens de fin d’année et des cérémonies de remise de diplômes. 

C’est donc la gueule enfarinée par le décalage horaire que Miss N. a passé les tests de son école actuelle pour laquelle on a compris qu’il vaut mieux être un « international local ». Vingt heures d’avion pour deux heures de test, c’est cher et fatigant mais surtout audacieux.
Sachant que le lycée de notre fils teste les enfants dans leur école du bout du monde et sur skype, je crois être en droit de me poser cette question sensée: « What the fuck? »

C’est bien avant le départ, en Mars, que l’Homme a découvert la date d’expiration des passeports de notre descendance. Et oui, sache expat au coeur pur, que ta progéniture a un passeport à la date de péremption plus courte que la tienne, parce qu’à la différence de tes enfants, tu ne grandis plus, tu vieillis.

On a pénétré dans le sas de dépression le jour où l’on a téléphoné au Consulat, un peu inquiets, car le vol de Mai était déjà réservé. C’est avec la plus grande bienveillance qu’une employée de notre Consulat s’est empressée de nous rassurer: «  Nous avons des élections à organiser, nous avons d’autres choses plus urgentes à nous occuper! » 

On a donc eu recours à des solutions dites « parallèles » pour accélérer la demande et déposer les dossiers un matin à 7 heures, à quatre heures de route de Fort Worth.
J’avais les mains moites et le coeur battant quand on s’est pointé au Consulat, mais ce n’était rien à côté du jour où l’on a appris qu’il faudrait retourner à Houston pour récupérer les passeports, en présence des enfants deux jours avant le départ. Nous avons eu beau demander si l’on pouvait passer à un autre moment, c’était impossible. Notre fils, le joueur de trompette, a donc raté son examen de sciences pour aller au Consulat. Huit heures de route pour trois minutes de rendez-vous. Trois minutes pour se voir délivrer le sésame. 


Trois minutes.
Trois minutes qui lui ont fait raté un examen de quatre heures qu’il a du repasser le lendemain, date du concours entre les Bands de la région, pour lequel il jouait un solo. Pas d’examen, pas de band, la politique est très claire. Mais quand tu as quinze ans et que tu estimes que ton seul truc en plus, c’est ton talent musical, c’est dur à avaler. 




dimanche 20 août 2017

Faites des bêtises, mais faites-les avec enthousiasme! (attribué à Colette)





Août touche à sa fin. Le mistral va se lever, refroidissant irrémédiablement l’air et la mer. Les vacanciers vont rentrer chez eux. Les cahiers à gros carreaux  vont remplacer les sorbets dans les caddies. La seule chose qu’il te restera bientôt de l’été 2017, c’est les peaux mortes que tu vas trouver dans ton lit, le matin, avant d’aller bosser, quand tu vas te mettre à peler. 

Mais ne pleure pas, je suis là pour te faire vivre un peu de ma vie exaltante par procuration. 


Quelque part  près de Fort Worth, Texas. 

Juillet 2017, 40C à l’ombre. 

Je porte un chemisier sans manche en soie bleu. Je ne sais pas ce qui a pu me passer par la tête. Enfin si je le sais, je voulais ressembler à tout sauf à une psychopathe. Ou à une supporter de la NRA. 
Je suis dans un shooting range et je m’apprête à tirer avec quelque chose de plus lourd et plus bruyant qu’un Beretta 9mm.(voir ici)
Je ne sais pas si je vais devoir m’allonger par terre dans la poussière alors, j’ai prévu de faire classe, non psychopathe et d’éviter de cochonner un tee shirt blanc.
Les gars autour de moi sont en camo, (camouflage) avec casquette de chasse ou de vétéran. 
Je fais moyennement couleur locale. 
Pas grave. Je suis avec un collègue de l’Homme, sapé pour aller au boulot, qui pendant que je jette un oeil autour de moi, sort un fusil de son coffre de voiture. 
C’est un Remington. Ça ressemble à un de ces fusils de sniper avec lesquels tu tires dans les jeux videos. 
J’en ai vraiment envie. C’est dans ma bucket list personnelle. 

Je croyais bien ne jamais avoir l’occasion de tirer avec un truc comme ça et maintenant que j’en ai l’opportunité, je suis ravie!
J’appréhende le recul, je sais que ça peut être violent mais l’excitation de la nouveauté prend le pas sur le reste.
Moi qui m’angoisse au sujet de tout, qui bégaye devant les profs de mes enfants et qui ai les mains moites quand j’emmène Charlie le Cat chez le véto, je suis exceptionnellement calme. Je me surprends à essuyer mon front d’un revers de la main parce qu’il fait une chaleur de dingue sous l’auvent en métal où nous nous installons. Mais mes mains ne sont pas moites. Je réalise alors que mon coeur bat très calmement et je n’ai pas peur du tout. 
Je sursaute de temps à autre malgré les bouchons d’oreille quand le gars d’à côté tire avec son énorme fusil.
Je suis bien. Je me demande alors si je n’ai pas raté la possibilité de faire les JO d’hiver, gagner une médaille d’or et faire des « high five" avec les frères Fourcade. Je me rends compte que mon moniteur pour la journée me parle. Il m’explique le déroulement de l’expérience. Je tends l’oreille et réalise que de toute façon, j’ai horreur d’avoir froid et du ski.  
Je m’assois. Finalement, j’aurais pu éviter le chemisier en soie bleu. J’ai la pression parce que je sais pertinemment que les collègues de l’Homme vont demander si j’ai aimé la séance de tir. 
Je mets un temps infini à tirer la première balle, je pense à la cible. Je pense au recul. Je me dis de cesser de penser au recul. Je retiens mon souffle et appuie. La course du doigt est courte, bien plus courte que sur un pistolet. 
Pas de recul ou si peu. 
Je me recule, souris et re-regarde dans le viseur. Je crois voir l’impact au centre de la cible un peu à gauche.
Je me relève et cherche l’approbation dans les yeux de mon moniteur.
A cause des bouchons d’oreille, je lis sur ses lèvres, « Alors tu l’as eu? »
Je lui réponds « regarde ». Il se penche et me dit « pas mal ». 
« Tu veux continuer? »
J’ai continué et j’ai adoré. 

Tir à 100 yards


Je considère le tir comme un sport (même si je ne dévale pas des pistes avec le fourbi sur le dos) et en aucune manière je n’ai eu l’envie de tirer pour relâcher des tensions ou de la haine. 
Je suis plutôt pas mauvaise et les collègues de l’Homme m’ont fabriqué un charm pour ne pas oublier, avec le fond d’une douille de pistolet. 
Ne pas oublier que j’ai fait un truc un peu différent, qui risque de ne pas soulever l’enthousiasme (mais je m’en fous), que j'ai adoré et ne pas oublier que j'ai réussi. 






samedi 22 juillet 2017

Les amis, ce sont ceux qui savent tout de toi et qui t'aiment quand même.



Je ne sais plus si au cours de ces cinq années je t'ai fait part de l'intéressante étymologie du mot "Texas". Ce mot provient du mot indien "Tejas" qui signifie " amis". J'en profite pour répéter combien le Texan est chaleureux et accueillant tout en te glissant qu'il est quelquefois bien difficile à atteindre. Difficile de pénétrer dans la maison d'un Texan et de s'en faire un ami fidèle à la vie à la mort. 
La solitude fait partie intégrante de nos vies depuis ces cinq dernières années. Des amis ont croisé nos vies, s'y sont attardés un moment avant de prendre la poudre d'escampette. Peu sont ceux que l'on embrassera le dernier jour avec émotion, peu sont ceux que l'on reverra, mais le plus étonnant réside dans l'identité de ceux que je vais pleurer amèrement. 
La personne qui va vraiment me manquer parce qu'elle fait partie de ma vie texane depuis le premier jour est mon "pool guy", Bill. Pour la première fois, je te donne un vrai nom à te mettre sous la dent, parce que Bill, c'est Bill, et qu'une initiale ne pourrait pas lui rendre honneur. Bill, c'est une des premières personnes qui m'ait parlé au Texas. Je l'ai cotoyé pendant cinq ans, tous les vendredis. "Cotoyé" est un mot bien timide pour décrire mon amitié avec ce vieux costaud aux cheveux blancs, perclus de rhumatismes qui passe malgré tout ses journées en génuflexion devant des piscines. 
A une époque, les enfants s'amusaient à dire "Bill, c'est le seul ami de Maman". Probablement vrai. Bill est né le même jour que ma BFF, j’ai tout de suite vu ça comme un signe du destin. 
Il est le seul avec qui j’échangeais des messages avant chaque match des Dallas Cowboys. C'est dire... Il m'a donné ses théories sur l'équipe et surtout m'a expliqué chaque année en avance de phase, pourquoi l’équipe n'irait pas au Super Bowl. 
Il m'a raconté sa vie, ses turpitudes, celles de son fils, et il me parle de sa famille éclatée à chacune de ses visites. Il se marre quand je lui offre de l'eau et grimace quand je bois du Perrier. L’eau, c’est pour la piscine, la bière, ça hydrate. 
Tous les Vendredis, il nous souhaite un bon week end et d’un air complice, me demande invariablement depuis cinq ans de casser quelque chose: "Break something!" en montant dans son énorme pickup rutilant, histoire de se faire des sous. On l'a beaucoup déçu jusqu'à la semaine dernière. 
Piscine inerte sous un soleil de plomb.  Constat sans appel: moteur mort!
En s'extrayant de son truck quelques minutes après mon appel au secours il me regarde, goguenard et me dit: "J'ai dit de casser quelque chose, mais pas quand il fait 40C!"
Comme tous les Vendredis il débarque avec son filet et son saut de chlore, il jure tout en se marrant et en scandant chacun de ses pas d’un "Oh my god, oh my god, oh my god...". 
Il m'a annoncé le mois dernier qu'il avait décidé de tout quitter pour venir en France avec nous, parce qu'ici, sans nous, ça va être déprimant. Personne ne sort jamais de sa maison pour l'accueillir ou juste dire bonjour quand il arrive. La plupart des proprios restent dans leur maison et payent pour ses services pas pour lui faire la causette. 
Je discute avec lui toutes les semaines. Il m’apprend à dépanner la piscine « au cas où », et me raconte les aventures de sa petite fille qu’il idolâtre totalement. 
Je sais pas trop comment on va garder le contact. Comme mon père, il a les doigts abimés des travailleurs manuels et il déteste taper sur les touches du téléphone, trop proches et si ridiculement petites qu’il ne les distingue qu’après avoir posé ses lunettes sur le saut de chlore. 
Du coup, quand je lui texte une question, il répond d’un laconique « K ». 

Je me souviens de ce jour où il est arrivé à la maison alors que je guettais son arrivée derrière les rideaux. Il y avait une énorme araignée vivante juchée sur le panier du skimmer et je voulais le prévenir avant qu’il n’y mette sa main. 
Il sort de sa voiture, attrape son matériel et me suit. Il a l’oeil qui frise, je sens qu'il va se moquer de moi. Il s’accroupit, ouvre la trappe, envoie la main, je la vois avant qu’il ne la voit, je hurle, il crie, on sursaute et il en tombe à la renverse. 
J’en ris encore!

Le moment venu, on va dire au revoir aux rares "locaux de l'étape" qui n’ont pas eu peur d’offrir leur amitié à des gens de passage parce que finalement, on n’a jamais trop d’amis.
On va dire au revoir à tous ces autres expats et transplantés, qui n’auront pas peur j’en suis sure, de venir nous voir sur un autre continent.
Et puis surtout, nous allons retrouver tous ceux qui nous ont attendus et ne s’en sont pas lassés. 
A eux, je vais leur dire les mêmes mots que Bill quand il est monté pour la dernière fois dans son pickup sans me regarder « I love you, guys ».


Au cours de mes lectures, lorsque j’étais étudiante, je suis tombée sur un mémoire de thèse dont l’auteur avait rédigé ces quelques mots dans ses remerciements, je n’ai aucun souvenir de son identité, je doute qu’il passe par ici, mais s’il le fait, qu’il y voit un hommage!

« J’eusse aimé, enfin, passer en revue ceux, individus, à qui j’ai mendié quelque aide et qui m’ont ignoré ou éjecté. Un dernier sentiment de charité et de pitié m’en empêche.

Que tous, amis ou ennemis, trouvent un jour ce que j’ai trouvé en eux : générosité ou stérilité. »




jeudi 15 juin 2017

L'impatriation is a bitch



Toi qui crois que le retour d’expatriation est un processus pénible, sache que c’est faux. En vrai, c’est pire. L’impatriation is a bitch. 

Toi qui me crois en train de remplir des cartons avec amour et papier bulle, sache qu’il n’en est rien. 
Je râle et je panique, en alternance, toute la journée.
Je panique parce que j’ai l’impression que ces cinq années sont passées trop vite. J’ai encore beaucoup trop de choses à voir, à manger et à faire pour que ce soit déjà fini. C’était hier que je croyais partir pour trois ans et que je m’angoissais à l’idée que ça allait être « beaucoup trop long »!
Je râle, parce que c’est dans mon ADN. D’ailleurs si tu étais en vacances à Chicago l’été dernier et que tu as entendu une Française râler que le GPS de son téléphone ne marchait pas au milieu des buildings. C’était moi!

Je m’inscris à tous les groupes d’expatriés et de retour d’expatriation dans l’espoir de trouver des réponses aux questions que je ne me pose pas encore.
Je contemple avec effroi la plupart de ces sites où des pauvres âmes en peine ont erré avant moi, et où ils ont laissé une trace de leur passage comme un appel au secours dessiné dans le sable d’une ile déserte. Demain, il y aura d’autres appels au secours qui les recouvriront par vague. Et tu m’oublieras, moi et ma question, comme dans une chanson de Larusso.
Toutes ces questions que l’on pose à ceux qui ont survécu au retour dans l’espoir qu’ils nous disent que c’est indolore et que tout va bien se passer. 
Et la sécu? Et les allocs? Et l’école de mon fils? Et mon chat? Ah, celle-là, elle est de moi. Mon chat texan qui va quitter son pays à tout jamais dans un sac en bandoulière sous un siège d’avion, comme un malpropre. 
D’ailleurs à ce sujet, je te déconseille fortement tout vol transatlantique au mois de Juillet, si tu es 1) allergique aux miaulements hystériques 2) allergique au poil de Charlie.

Pour ceux qui seraient venus trouver du réconfort dans ces pages, circulez, y’a rien à voir. 
Pas d’inquiétude, la ptite dame va s’en sortir. Si elle n’a étranglé personne avec son papier bulle d’ici le départ.
La propriétaire a mis la maison en vente et a trouvé acquéreur en trois jours alors que nous, nous ne savons même pas encore où nous allons poser nos valises en arrivant en France. 
Je te passe le bonheur des visites, du va et vient de ces inconnus que je surveille d’un sale oeil alors qu’ils déambulent dans MA maison, MES meubles et MA vie. Je te passe les hurlements que j’ai poussé lorsque j’ai trouvé trois jardiniers en train d’élaguer des arbres dans mon jardin, alors que ma proprio les avait embauché et qu’ils n’ont pas cru bon de me prévenir ou de sonner avant d’entrer. Je te passe aussi ma surprise quand un agent immobilier est entré sans sonner (une clé est placée dans un boitier à code sur la porte d’entrée pour les clients qui acceptent les visites en leur absence) alors qu’il savait que la maison était habitée. Je te passe aussi les rendez-vous annulés avec 24 heures de retard. Et les recommandations de l’agent immobilier m’enjoignant de quitter ma maison lors des visites parce que ça gêne les hypothétiques acheteurs. 
Je ne te parlerai pas non plus de l’inspection (sorte de diagnostic) qui va durer quatre heures, demain, chez moi, et je te le donne en mille: une fois encore on nous a conseillé de quitter la maison pour ne pas  gêner. Un dernier pour la route parce que je suis au 36è dessous et que je viens de fermer ma porte sur eux: ceux qui débarquent avec toute la famille maternelle et paternelle quand tu prépares ta quiche, l’air impassible. Le plus marrant c’est que ma présence ne les a pas empêché de tourner autour de moi en débattant de l’éclairage de la cuisine et de la couleur de la porte des placards.
J’ai l’impression d’être dans le Truman show. 
Ou bien je vis dans un appartement témoin. 
Les gens rentrent et sortent, certains sans même un bonjour, ils pénètrent dans notre vie, observent notre façon de vivre et comparent surement. Ils pourront dire à leurs amis que « la Française cuisine mais a l’air revêche » et  que « le Français est radin sur la clim ». 

Ce n’est qu’un début et je sais, l’amertume, c’est moche. 


mardi 4 avril 2017

I'm a big big girl in a big big world.




Miss N. in the woods, in Austin.



Here is the one and only article in english you will find in my blog. I did not write it. My sweet daughter did it and she did a better job than I would have done. Last month, her teacher asked the class to write about a moment in their life when they "broke a barrier". This is what she wrote. This expatriation is such a huge adventure for such a little girl, "I'm not little, I'm young!"  she keeps repeating. She has now spent half of her life in Texas and I love who she is becoming. 

"I did not always know how to speak English, in fact I used to not know any English. Because I was born in France, I only knew French. On my first day of first grade I was supposed to write about something that belonged to me. The teacher came over and tried to explain to me that I could write about my necklace. I just stared at her blankly, she even took it in her hand and showed it to me. 
By that time I was wondering what I was going to do all day If I couldn’t speak or understand a foreign language. During recess I just held the teacher’s hand. When it was finally time to go home I was glad to see my mom waiting for me. I told her about my day and she told me it would be « okay » but I didn’t think so. 
The next morning I cried and cried, for I didn’t want to go back to « that place ». Sadly, the next morning my brother and I were both in the backseat of the car to go to school. That day, the teacher passed out some words for the class to study at home. My mom made me study every night. 
Finally I went to a girl that I had silently befriended, summoned up all my courage and asked with my terrible french accent « can you play with me? » Her mouth opened really wide and she ran to tell the teacher. The teacher smiled real big and told her that was « awesome! ». Great. I broke my barrier by the end of first grade."



Miss N. on the 4th of July.










"Je n’ai pas toujours parlé anglais. En fait, avant, je ne parlais pas un mot d’anglais. Comme je suis née en France, je ne parlais que français. Mon premier jour de 1st grade, je devais écrire un texte sur quelque chose qui m’appartenait. La maitresse est venue vers moi et a tenté de m’expliquer que je pouvais écrire au sujet de mon collier. Je l’ai juste regardé d’un air ébahi, elle l’a même pris dans sa main et me l’a montré. 
A ce moment-là, je me demandais ce que j’allais faire toute la journée si je ne pouvais ni parler ni comprendre une langue étrangère. Pendant la récré, j’ai tenu la main de la maitresse. Quand ça a enfin été le moment de rentrer à la maison, j’étais contente de voir ma mère qui m’attendait. Je lui ai raconté ma journée et elle m’a répondu que « ça allait bien se passer », mais je ne l’ai pas cru. 
Le lendemain matin, je n’arrêtais pas de pleurer parce que je ne voulais pas retourner dans « cet endroit ». Tristement, le matin suivant, mon frère et moi nous étions tous les deux assis à l’arrière de la voiture en route pour l’école. Ce jour-là, la maitresse a distribué des mots à étudier à la maison. Ma mère m’a fait travailler tous les soirs. 
Finalement, je suis allée vers une fille avec qui je m’étais liée d’amitié silencieusement, je rassemblais tout mon courage et lui demandais avec mon horrible accent français: « Tu veux jouer avec moi? ». Bouche bée, elle partit en courant pour le répéter à la maitresse, qui sourit de toutes ses dents et ajouta: « génial! ». 

Super. J’avais franchi l’obstacle avant la fin du 1st grade."